6 – Parler culture autour d’un thé au beurre tibétain

En 1950, la Chine a envahi le Tibet.  Deux raisons principales justifiaient alors ce choix.  Premièrement, la Chine proclamait alors que ce territoire lui avait toujours appartenu.  Deuxièmement, que les Tibétains  vivaient dans un système sous-développé culturellement et religieusement arriéré.  «Cette libération» aura donné lieu à une occupation chinoise massive toujours en place aujourd’hui, et l’exil de milliers de Tibétains au Népal et en Inde.

C’est donc dans une de ces familles tibétaines exilées que je me suis retrouvée en Inde.

A l’époque, et encore aujourd’hui, je trouvais cette expérience complètement incroyable.  J’avais la chance de vivre au cœur d’une situation politique intense de manière quotidienne, puisque je partageais la vie de ces gens au jour le jour en habitant avec eux.  Non seulement, j’étais en position d’en apprendre plus sur leur culture, mais également d’en savoir plus sur leur vécu par rapport à la Chine, surtout quant au déplacement auquel ils ont du faire face suite à la perte l’indépendance de leur autrefois dit «pays».

Assise autour d’un thé salé, un thé noir où un large morceau de beurre avait été fondu, je pouvais donc parler à ma mère de famille d’accueil de comment les habitudes culturelles tibétaines s’étaient transformées à travers ces événements tragiques.  Sur le moment, je m’étonnais qu’à des kilomètres du Tibet, on buvait encore ce thé brûlant et calorique avec une température aussi chaude et intense que celle de l’Inde.   Ma mère de famille semblait être très attachée à cette tradition.

13 – Parmi les yacks

Des années plus tard, à la frontière du Tibet, les os alors transis par le froid devant une horde de Tibétains nomades vivant dans des yourtes, j’ai compris pourquoi ce thé gras et salé était extrêmement satisfaisant : il permettait de résister au froid glacial et humide de cet environnement natal unique.   Ce thé, toujours bu maintenant en Inde dans cette famille tibétaine, et que je buvais maintenant avec ma mère de famille symbolisait l’importance la pérennisation de la culture tibétaine malgré la perte de la souveraineté son territoire.

Bref, avec ce thé, j’apprenais à comprendre avec tellement de profondeur, qu’est-ce que qu’avait été l’Exil, comment on fait pour garder sa culture quand elle est massacrée et interdite par l’invasion d’un autre peuple, et appelée à s’adapter dans un autre pays.  Comment on essaie de la garder, et aussi pourquoi quelques fois, on n’y arrive pas.  Dans ce contexte, boire du thé salé au beurre à 40 degrés fait tout à faire du sens : c’était l’idée de préserver son identité par la perpétuation de la tradition.   C’était l’idée de rester soi-même, et de s’en servir comme base pour se rebâtir dans un nouveau milieu.

J’apprenais surtout comment la Culture, fait partie absolument intégrante de l’identité, et comment c’est un outil de résilience central pour survivre aux traumatismes d’événements historiques.  Pas besoin de dire que je me sers constamment de ce savoir dans le cadre de mon travail actuel dans une communauté autochtone.

 

5 – A la douche!

Je regarde le seau rempli d’eau froide avec un sourire sarcastique, toute nue dans la salle de bain.  L’eau est vraiment froide, et il y a en peu, mais mon petit seau est plein.  Bon, j’essaie de comprendre la logique de la chose, de savoir comment je vais faire ça, prendre ma douche au seau d’eau.  Ma mère de famille d’accueil a insisté, c’est aujourd’hui que je me lave… et que ça saute, ici, il n’y a pas de gens pas propre, surtout pas sa fille d’accueil!  Elle m’a donné un gros seau, puis un p’tit bol, puis elle a tourné les talons pour retourner à la cuisine.

Je repense à la douche chez mes parents.  L’eau chaude à volonté, le bouton avec lequel tu peux décider de la température.  Le jet d’eau avec une roulette qui tourne, afin que je puisse choisir la forme du jet.  Ouin, ici, c’est un peu différent.  Tranquillement, je m’agenouille sur le sol en céramique, je m’asperge d’eau à grands frissons.  Puis, j’entreprends de me savonner le corps et les cheveux.  L’eau est glacée, je me dis que je ne prendrais pas ma douche souvent ici en levant les yeux vers le ciel.

Oh!

Je-ne-suis-pas-seule!

Je prends ma douche avec une belle grosse araignée poilue grosse comme ma main, dans le coin à droite de la pièce. Ahhhhhh, je déteste les bébittes! Rapidement, je prend mon p’tit bol, le rempli d’eau à grande vitesse et m’asperge à grand jets les cheveux la tête virée par en avant.  L’eau utilisée revient dans le seau, car la quantité est limité.  Soudainement, je n’ai plus vraiment froid.  Hop, hop, de l’eau partout.

Vite, je m’enroule dans ma serviette en micro-fibre et retourne dans ma chambre presqu’en courant.  Oufffff, j’ai pris ma première douche au seau!

Dans les prochaines semaines, je m’habituerais facilement à cette nouvelle manière de me laver et cela me servira dans tous mes futurs voyages.  Dans presque tous les endroits où j’ai voyagé les gens se lavent quotidiennement avec un seau.  Aujourd’hui, je trouve cela tout à fait normal.  A partir de ce moment, j’ai réalisé la quantité astronomique d’eau que j’utilisais chez moi au Québec dans une douche régulière et j’ai cessé de prendre l’accès à cette ressource pour acquis.

Entre temps, l’épeurante araignée est restée dans son coin à m’observer dans mon habit de naissance.  Effrayée, j’en ai économisée de l’eau cet automne-là à avoir peur de me faire manger par l’araignée géante!  Un jour, j’ai été vraiment tannée de la terreur de cet insecte à 8 pattes.  Habillée de la tête au pieds et un filet sur la tête, j’ai pris les grands moyens : je voulais la chasser avec un balai!!! L’adrénaline au bout, je l’ai picossé pour quelle se sauve enfin! Arghhhhh!

Son cadavre mort est alors tombé dans mon seau d’eau.  Beurk!

J’ai pu enfin avoir la paix en pennant ma douche… ou plutôt mon seau!

4 – La familia!

Arrivée à Birr, je rencontre enfin ma famille d’accueil.  Pour le prochain mois et demi, j’aurai une nouvelle mère, une nouvelle sœur et un nouveau petit frère.  Ils me considéreront comme un membre de leur clan et je les suivrais dans tous ce qu’ils font.  L’idée d’aller vivre en famille est simple : en vivant côte à côte au quotidien du réveil à la tombée du jour, j’apprendrais à découvrir en profondeur la culture locale.  Des habitudes de sommeil, à l’alimentation et la consommation d’alcool, j’en apprendrais également plus sur leur habillement, leurs emplois, leurs rites religieux.  La liste de ce que j’ai à apprendre est longue!

A peine arrivée, déjà je remarque tellement de choses qui sont différentes de chez moi.  A l’époque, je me faisais de grandes réflexions!  Je découvrais pour la première fois tellement de choses!

Premièrement, il y avait beaucoup de déchets un peu partout.  Pas de déchets dans les poubelles, mais dans les fossés, les canaux, les rivières, sur le bord des trottoirs.  Beurk!

Dans un deuxième temps, le boucher du village opérait dans un espace entouré de moustiquaire et fait en planches de bois.  J’avais beau regarder et regarder encore, il n’y avait pas de frigo chez le boucher.   D’ailleurs, la coupe de la viande se faisait aussi de manière différente… A chaque client venu, l’homme découpait un large morceau directement de la carcasse suspendue à l’air libre.

Ces éléments me choquaient.  Sur le coup, je me disais… ouf! le sens de la propreté est horrible ici et oh mon dieu, je pense que je vais devenir végétarienne!  La viande n’est pas fraîche!  Oui, j’apprenais bel et bien à découvrir le choc culturel!  Tellement de choses de ressemblaient pas à chez moi, et formaient des contradictions dans ma tête.  Sur le coup, je trouvais ça vraiment dégueu!

Au  fil des années, j’ai appris à comprendre que ce qui peut ne faire aucun sens pour moi au début, demande une réflexion plus en profondeur, et que le jugement rapide sur une situation qui apparaît choquante ne sert à rien.

Par exemple, quand je revois ces piles de déchets un peu partout en comparaison à nos belle poubelles d’Occident, je pense aussi aux sommes astronomiques de biens de consommation achetées et formant, par exemple, des montagnes de déchets électroniques chez nous.  Je me dis alors que les gens du village où j’habitais allaient probablement moins consommer dans toutes leurs vies moins que moi au Canada durant quelques années.  Alors qui est vraiment plus propre pour l’environnement?

Et le boucher.  La viande non réfrigérée ne m’a jamais inspirée 😉 Mais j’ai compris par la suite que la viande du boucher est presque toujours fraîche, car il tue les animaux en fonction des besoins du moment et il n’y jamais pas de gaspillage.  Ce n’est pas comme nos supers marchés où tout est disponible tout le temps et où il y a tellement des surplus qui ne sont pas mangés.

Bref, j’étais bel et bien en Inde.  Et grâce, à ce voyage m’a tête bouillonnais de nouvelles réflexions.  D’ailleurs, le choc culturel se pointait déjà le nez!  Et puis, vivant avec ma famille d’accueil, j’étais au meilleur endroit pour en apprendre plus!

3 – Une leçon de voyage de base

J’ai vraiment envie de pipi.  Durant le trajet d’autobus que je prendrais de Delhi à Bir, le petit village de Himachal Pradesh où je vivrai dans les prochains mois, le chauffeur d’autobus ne s’est arrêté qu’une fois.  En 14 heures de route.

Difficile de communiquer au chauffeur d’autobus qui ne parle que l’Hindi, qu’il faut qu’il s’arrête absolument maintenant, car je n’en peux plus, moi, qui avait envie après deux heures. L’autobus est bondé, de toute manière impossible de me rendre à lui.

Plusieurs heures plus tard, nous nous arrêtons enfin.  Devant un champ vague.  Ouf.  Les filles de mon groupe capotent.  Moi, aussi d’ailleurs.  Je ne comprends pas ce que je suis supposée faire à part restée plantée là.  Je ne comprends pas cette logique, de me demander d’aller à la salle de bain là où il n’y a pas une herbe plus haute que ma cheville.

J’imagine que c’était plus fort que nous, car en l’espace de quelques secondes, je revois dans ma tête cette image indélébile et absolument cocasse où nous, la dizaine de filles du Québec, nous faisons pipi en rond, dos-à-dos chacune des autres, crampées de rire devant les regards tout-à-fait incrédules des passagers Indiens de l’autobus.

Première péripétie saugrenue du voyage!

Revenue dans l’autobus, je retiens tout de suite la première leçon de ce périple :

  • Andy, les transports de voyage ne sont pas toujours confortables, et surtout vessie-friendly ; svp évite de boire un deuxième café avant de prendre l’autobus!  Hi, hi, hi.  Impossible de ne pas dire qu’à partir de ce moment, je n’ai plus jamais oublié cet élément, que j’ai été en Inde, au Népal, au Nicaragua ou en Papoisie, les chauffeurs font leurs chemins et toi, tu suis. 🙂

Et vous, est-ce que vous avez déjà vécu une situation comme celle-ci?

 

 

2 – Question de vocabulaire

Je suis arrivée à Delhi de nuit. Oh, du haut de mes 17 ans, comme tout avait l’air effrayant. C’est fou comme tout a l’air plus effrayant la nuit, d’ailleurs.
Je me souviens des grandes autoroutes avec des bords blancs et noirs en ciment et du tintamarre assourdissant de la ville et des coups de klaxons. Je n’avais aucun repère.

Dans ma tête, je me répétais sans cesse ce qu’on m’avait dit au Cégep : c’est un stage d’initiation à la coopération internationale.  Je ne m’en vais pas sauver le monde!  On me l’avait répété 100 fois plutôt qu’une pour que je sois vraiment consciente de l’objectif de mon voyage, et surtout pour que je m’enfle la tête le moins possible.  Je me souviens que dans ma famille proche et élargie, on me disait souvent : «oh, tu t’en vas faire de l’aide humanitaire!» Non, non, non, je répondais, l’humanitaire, c’est de l’aide d’urgence offerte par des professionnels en cas de catastrophe, guerre, etc.  Je vais plutôt faire de la coopération internationale, donc des projets sur le plus long terme dans une optique d’échange.  Selon mes professeurs, c’était vraiment plutôt de l’initiation, parce qu’avant d’être opérationnelle sur le terrain, il fallait vraiment que j’apprenne la base de l’échange interculturel et que j’acquière la capacité de simplement à vivre «ailleurs».

Bref, c’était la première fois que j’apprenais la définition de ces mots-là : humanitaire, choc culturel, coopération.  Au fond de moi, j’avais quand même une p’tite envie d’aider, de faire une différence.  Avant même d’avoir mis les pieds dans mon village d’accueil, j’avais vraiment l’impression que j’allais «aider», que je «savais» des choses.  J’avais tellement des bonnes intentions, mais j’allais me rendre compte dans les prochaines semaines que j’étais également un p’tit peu trop naïve.  😉

Bref, le lendemain, je mettais les pieds pour de vrai à Delhi.  Déjà, j’étais fascinée par l’usage extrême du klaxons, les minis rues, les rickshaws et les mendiants.  J’allais me rendre compte bien vite qu’avant «d’aider», il fallait que je comprenne et j’accepte tel qu’il l’est mon environnement.

1 – Avec mes grands yeux de 17 ans

Je pars à l’autre bout du monde.  C’est mon premier grand voyage toute seule.  J’ai tout à apprendre.  Je suis si jeune.  Je ne sais encore rien.  Je sais juste que j’ai passé mon enfance à lire des magazine National Geographic, et que c’est maintenant le grand moment.  Je pars en Inde avec un programme offert par mon cégep pendant 3 mois, science humaine, profil monde.  Pas de famille, pas d’amis, pas de copain, il n’y aura que moi et tellement de magnifiques choses à découvrir.  J’étais tellement curieuse de découvrir comment le monde pouvait fonctionner différemment et continuer de fonctionner malgré tout.

Je me revois à 17 ans.  Le coeur et la tête dans les nuages, rêveuse, passionnée.  Je repense à cette jeune fille naïve et tellement heureuse d’enfin partir découvrir le monde!  Ça me fait tellement sourire.

Je ne pense pas que j’avais une idée de comment ce voyage allait changer ma vie.  Car il l’a fait.  Mon voyage en Inde a créé en moi une passion dévorante pour le voyage, pour ce qui est différent, pour la découverte de nouvelles cultures autre que la mienne.  Ce voyage a forgé ma personnalité et la façon dont je vois la vie.  Grâce à ce saut dans le vide (encadré par mon cégep bien sûr) , je n’ai pas eu si peur que ça, des années plus tard, d’acheter un billet pour l’Éthiopie ou pour la Chine pour continuer mon chemin.

D’ailleurs, c’est probablement grâce à ce voyage que je travaille aujourd’hui comme enseignante dans une communauté Inuite du Nunavik, le grand Nord.  Chaque jour, je me sers quotidiennement des outils que j’ai appris de ce premier voyage ; lorsque j’ai appris à laisser de côté mes lunettes culturelles pour apprendre à mieux écouter pour mieux comprendre.

Aujourd’hui, je vous invite à revisiter avec moi mon voyage dans ce pays énigmatique qu’est l’Inde, avec mes yeux de jeune adulte de 17 ans.  Ces tous premiers moments de réflexion, où je me suis questionné sur la pauvreté, les pays dits «en développement», les inégalités sociales, la colonisation et la coopération internationale, et surtout où j’ai appris mes plus grandes leçons de vie.

Et vous, avez-vous un voyage qui vous a marqué de cette manière?